Le colonel Randrianirina enchaîne les déclarations sur les menaces qui pèsent sur sa personne, sur le régime et sur le pays. Drones survolant convoi présidentiel, vagues d’enlèvements qui créent un « climat de psychose », « terrorisme » : la rhétorique sécuritaire du chef de la transition malgache s’emballe. Une escalade qui mérite d’être mise en perspective avec les dérives autoritaires d’une junte de plus en plus contestée.
Une épée de Damoclès menace la population d’Antananarivo depuis le mois de mai. La police nationale a enregistré 90 disparitions d’enfants depuis le début de l’année, dont 47 personnes toujours portées disparues — des chiffres communiqués avant que la situation ne s’aggrave davantage, selon France 24 qui évoque 172 cas au total. En une seule journée, treize nouvelles disparitions ont encore été signalées. Des associations, des artistes, des influenceurs multiplient les appels sur les réseaux sociaux. Les parents ne laissent plus leurs enfants jouer dehors. À ce stade, aucun élément public n’a été présentée pour établir l’origine de ces crimes — ni par les autorités, ni par les enquêtes en cours.
Suivez notre chaîne WhatsApp ici
Pour toute réponse, le colonel Randrianirina et son entourage ont qualifié l’épisode de « terrorisme », évoqué un « climat de psychose ». Son Premier ministre a parlé de « guerre ». Plusieurs bataillons ont été déployés dans les rues. Des mesures de blocage de sites internet ont été décidées en Conseil des ministres. Et le colonel a explicitement pointé du doigt « certains médias » — comme s’ils étaient complices. Le régime semble récupérer à son profit cette vague de crime gravissime pour la transformer en une affaire politique et factieuse.
Une association implicite ?
Une récupération d’autant plus pratique que l’affaire tombe quelques jours après l’affaires des drones. Deux de ces aéronefs ont suivi le 3 juillet le convoi du colonel Randrianirina dans le quartier d’Ivandry. Les gardes présidentiels ont ouvert le feu. Une action revendiquée par un groupe se présentant sous le nom de « Sampana Tsikilo Madagasikara ». Il fixe un délai d’un mois pour que ses exigences soient entendues — sans les préciser — et menace d’aller plus loin. La revendication est vague et imprécise mais elle recoupe en revanche les principales accusations adressées au régime. Elle se rattache aux opposants du régime, dont la GEN Z. Or à cette occasion la réaction du pouvoir est similaire : ouverture d’enquête et dénonciation d’une volonté de déstabiliser la transition et de nuire à l’image de la Grande-Ile.
Lire aussi : L’UA appelle à la retenue et au dialogue dans un contexte de tensions à Madagascar
Cette réaction mérite d’être mise en perspective. La vague de disparitions et de crimes est réelle — et constitue une détresse profonde pour les Malgaches ordinaires. Mais le régime n’a, à ce jour, apporté aucune preuve publique d’une coordination entre ces crimes et une quelconque force politique organisée. Ce qu’il fait en revanche, c’est traiter simultanément les enlèvements d’enfants et l’épisode des drones sur le registre de la menace existentielle — laissant s’installer un amalgame qui n’a jamais été explicitement établi, mais qui produit un effet politique bien réel : pendant que l’opinion est saturée de discours sécuritaire, on ne parle plus des pressions qui ont abouti à la mainmise du régime sur la HCC. On ne parle plus des exigences de la SADC qui a demandé, fin juin, « la fin des arrestations arbitraires » et le « retour des exilés politiques ». On ne parle plus des reports successifs de la concertation nationale, ni de l’absence de toute feuille de route électorale. On ne parle plus non plus des coupures d’eau et électricité…
Le risque sécuritaire, un invariant depuis le coup d’État d’octobre
La séquence de juillet s’inscrit dans un schéma répété depuis les premiers mois de la transition. En avril, des leaders de la Gen Z Madagascar sont arrêtés en pleine nuit pour « atteinte à la sûreté de l’État ». L’événement provoque un tollé national et international, Amnesty International dénonçant des « accusations délibérément vagues ». Quelques jours plus tôt, c’est le colonel Patrick Rakotomamonjy qui est arrêté pour avoir — officiellement — planifié l’assassinat du chef de l’État. Dans les semaines précédant son arrestation, il avait publiquement dénoncé des faits de corruption au sein du régime.
Presque simultanément, la présidence convoque les médias pour une conférence de presse. Harry Laurent Rahajason, directeur de la communication, y annonce que cinq drones thermiques ont survolé la résidence présidentielle dans la nuit du 12 au 13 avril. Les questions sur les arrestations de la Gen Z sont éludées. Celles sur les drones occupent toute la séance. L’effet de substitution est mécanique : le récit de la citadelle assiégée prend la place du débat sur les arrestations abusives. Dans ce nouveau cadre narratif, l’appareil judiciaire, sous la poigne de Fanirisoa Ernaivo, devient un instrument de protection du pouvoir, mobilisé tous azimuts pour neutraliser ceux qui sont présentés comme des menaces.
Justifier l’arsenalisation du régime
Ce « danger permanent » remplit une deuxième fonction : légitimer l’arsenalisation accélérée de la junte et son adossement à la Russie. En avril, lors d’une cérémonie de remise de certificats à des éléments du Régiment de la garde présidentielle — formés par les instructeurs de l’Africa Corps —, le colonel Randrianirina évoquait déjà les « temps troublés » que traverse Madagascar. Début juillet, une nouvelle promotion de militaires des services spéciaux venait d’achever sa formation, conduite par les mêmes instructeurs russes, en présence des autorités au Palais de Mahazoarivo.
La question mérite d’être posée sans détour : pourquoi une junte qui se réclame de la Refondation nationale fait-elle appel à des mercenaires étrangers pour former sa garde rapprochée ? L’expérience du Sahel et de la Centrafrique offre une réponse peu rassurante : l’Africa Corps ne forme pas des armées nationales — il forge des gardes prétoriennes au service de régimes qu’il contribue à maintenir au pouvoir. C’est un modèle économique autant que stratégique, dont les bénéficiaires africains ont invariablement payé le prix fort en termes de souveraineté réelle.
Lire aussi : Madagascar, le premier pays africain connecté à la 5G
La junte malgache entretient ainsi un cercle auto-renforçant : l’insécurité — réelle pour la population, instrumentalisée par le pouvoir — justifie l’arsenalisation, l’arsenalisation justifie la présence russe, la présence russe renforce la capacité répressive du régime. Et le récit sécuritaire permet d’éviter de rendre compte des dérives que la SADC, l’Église catholique, Amnesty International et la Gen Z dénoncent depuis des mois. À force d’ignorer les attentes des Malagasys et de fabriquer des ennemis là où il n’y en avait pas, le colonel Randrianirina risque de transformer la cocotte-minute malgache en une bombe à retardement. Et cette fois, il n’aura plus personne à qui s’en prendre, sauf à lui-même.

