Six (6) mois après la précoce disparition d’Amivi Homawoo en avril 2026 dernier, la famille des arts visuels du Togo vient d’être à nouveau frappée par la disparition subite de Kanfitine YAFFAH le 25 octobre 2026 à la suite d’un malaise. Né à Lomé, le 05 novembre 2026 prochain (dans une semaine !), il aura exactement 45 ans. Si le patronyme YAFFAH devait être inscrit sur une liste alphabétique de noms, il serait assurément l’un des derniers. Pourquoi au chapitre de la mort, vient-il en tête de liste en cette fin d’année 2026 ?

Son beau prénom, Kanfitine, issu de la langue moba, parlée dans le nord du Togo, signifie, selon l’explication qui m’en a été donnée : « Ils ne peuvent rien me faire. » Il exprime ainsi une forme d’invulnérabilité, une résistance face aux épreuves et aux menaces. Ce prénom, véritable bouclier symbolique, est attribué dans certaines circonstances à une personne qui, ayant traversé de nombreux drames, entend désormais se prémunir contre les adversités.

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Hélas, ce prénom-talisman n’aura pas suffi à le protéger de la mort. Kanfitine s’en va dans la fleur de l’âge, laissant derrière lui une œuvre singulière et le souvenir d’un homme discret.

Je n’ai pas eu la chance de visiter son atelier ni de le voir travailler. J’ai néanmoins eu l’occasion de découvrir sa personne et son œuvre à deux reprises.

Son exposition individuelle intitulée DIALOGUES à la Villa Séguro :

La Villa Séguro est une association et un établissement privé qui propose un programme de résidence d’artiste. Le programme de résidence “Villa Séguro” s’adresse aux artistes ou collectifs de toutes nationalités résidant au Togo ou dans le monde, de toutes disciplines, engagées professionnellement dans la création contemporaine. C’est un lieu d’échanges interdisciplinaires qui a pour vocation de renforcer le dialogue interculturel entre tous les artistes du monde. La Villa Séguro offre aux artistes un espace privilégié de rencontres, de création, de diffusion et de médiation au service de leurs projets artistiques et culturels.

Initiative de la journaliste Sophie Ekoué, elle est située dans la localité d’Alogavi, près de Kpéssi dans la commune des Lacs 3.

En résidence à la Villa Séguro, Kanfitine Yaffah avait prévu de présenter ses créations dans le cadre de l’exposition DIALOGUES, programmée du 7 mars au 1er mai 2020. La pandémie de COVID-19 a toutefois perturbé le déroulement de cette exposition, dont le commissariat était assuré par Sophie Ekoué et Virginia Quadjovie. La nature exacte de cette perturbation mérite d’être précisée si l’exposition n’a pas pu se tenir dans les conditions initialement prévues.

A la faveur du vernissage du samedi 7 Mars 2020, j’ai eu l’occasion de découvrir ses toiles. Les nombreux tableaux produits au cours de sa résidence étaient un mélange de la peinture opalescente et délicate à la fois abstraite et figurative avec des couleurs d’une matité douce et harmonieuse. Mais ce qui a accroché l’attention au niveau de l’esthétique, c’est le motif de l’ardoise noire d’écolier en carton épais qui est collé sur plusieurs tableaux. Que ce soient des collages ou des marouflages, tantôt, l’ardoise apparaît à l’état brut avec son quadrillage, tantôt, il est peint et se dilue dans le décor pictural d’un subtil chromatisme. Il s’agit après tout d’un équilibre de masses et de rapports de couleurs qui répond parfaitement au concept classique de « surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ». Il a pu créer l’unité dans la variété par les rythmes des teintes et des tons. Ce qui est essentiel, c’est le style. En effet, Kanfitine Yaffah n’est plus un artiste qui se frotte les yeux devant une quelconque démarche artistique par imitation ; il possède déjà son propre style bien reconnaissable comme la plupart des artistes.

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Ici, se sont de drôles de personnages à la bouche rouge. Là-bas, on peut remarquer des inscriptions ou des traces de calcul arithmétique. Les sinuosités s’imbriquent les unes dans les autres avec un certain bonheur. Ardoises, acrylique, papiers mâchés, objets de récupération, toiles d’araignée et toile classique constituent sa marque de fabrique.  Kanfitine Yaffah était ce peintre qui avait su employer l’art, non pour la joie de l’instantané visuel, mais pour l’expression d’un sentiment ou d’une idée.

La formation théorique et pratique organisée par le ministère chargé de la culture en 2023.

Dans le cadre du soutien de l’Organisation du Monde Islamique pour l’Education, les Sciences et la Culture (ICESCO) à l’art et à la culture au Togo, le Ministère de la culture et du tourisme d’alors avait bénéficié, à travers la direction du Patrimoine culturel, d’un double financement grâce à deux projets d’atelier de formation au bénéfice des artistes plasticiens du Togo. Après un premier atelier théorique consacré aux idées, aux matériaux et aux techniques en septembre 2023, un atelier pratique cette fois-ci de renforcement des capacités des vingt artistes plasticiens (dont dix femmes) s’est tenu en décembre 2023.

Parmi les dix artistes hommes, il y avait le regretté Kanfintine Yaffah. C’est justement au cours de ces deux séances de formation que j’ai eu à côtoyer véritablement l’artiste. Il était un peu réservé et à la limite taciturne, mais toujours armé de son sourire sans oublier son chapeau blanc bien visé sur sa tête.

J’ai presque envie de citer ces vers de Jean-Joseph Rabéarivelo dans son œuvre Presque-songe, « Tant que je pourrai cueillir les matins en fleurs sur la tige brisée des soirs, je garderai toujours le souvenir de ton silence et de ta clarté étrange. »

Qui est l’artiste plasticien Kanfitine Yaffah ?

De 1988 à 1994, il effectua ses études primaires, puis poursuivit ses études secondaires de 1994 à 1999. Entre 2000 et 2003, attiré par l’art, il se consacra à une formation en sérigraphie. Cette discipline, proche des arts visuels, constitua une étape importante dans son cheminement vers la pratique artistique.

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Son parcours le conduisit ensuite vers plusieurs résidences de création en Afrique de l’Ouest et en Afrique Centrale. En 2009, il participa à l’Académie libre de l’Institut Goethe, au Burkina Faso. En 2011, il bénéficia d’une résidence à la Fondation Bras ouvert, à Ouagadougou. En 2015, il prit part à une résidence de création dans le cadre du Festival international Faiva, à Bamako, au Mali. En 2017, il rejoignit l’Atelier Siham, au Congo-Brazzaville, avant d’effectuer, en 2018, une résidence à Art Room, partenaire de la Galerie AF, à Lomé.

Ce parcours a abouti naturellement à une bonne trentaine d’expositions collectives auxquelles il a eu à participer au Togo, en Afrique et en Europe de 2006 à 2018.

En ce qui concerne ses expositions individuelles, on peut inventorier celle de 2009 au centre culturel Baratapas au Burkina Faso ; celles de 2013 et de 2014 respectivement à la Galerie AF et à la Gallery Gugel à Lomé au Togo ; celle de 2011 à la Villa Yiri Suma à Ouagadougou Burkina Faso et toujours la même année à l’espace Blabla Club à Bamako au Mali.

Parmi ses distinctions honorifiques retenons le Prix du Jury qui lui a été décerné par le musée de peinture de Saint-Frajou à Toulouse en France en 2015. De même, il y a le Troisième Prix de l’Institut de Kôré des Arts et Métiers (IKAM) lors de l’exposition internationale de Ségou’ Art 2021. Enfin en 2022, Kanfitine Yaffah s’est vu décerner le Prix de la Première Biennale d’art contemporain en Chine.

Bernard-Marie Koltès reconnait dans son ouvrage Roberto Zucco : « On vit seul et on meurt. C’est une banalité… Je trouve que la vie est une petite chose minuscule… C’est la chose la plus futile. »

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Travailleur et pétri d’humilité, Kanfitine Yaffah sera conduit à sa dernière demeure le samedi 31 octobre 2026 à Sahouè en terre béninoise. C’est l’occasion de donner raison à John Donne dans ses Méditations en temps de crise : « Nul homme n’est une île, un tout en soi. Chaque homme fait partie du continent, une partie du large. Si une parcelle de terre est emportée par les flots, c’est une perte égale à celle d’un promontoire. La mort de tout homme me diminue parce que je suis solidaire du genre humain. Aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas. Il sonne pour toi. »

Kanfitine Yaffah laisse ainsi à la postérité une œuvre originale qui interroge à la fois le poétique et le décoratif ; une œuvre singulière, une mémoire à préserver et sa disparition laisse un vide dans la famille des arts visuels du Togo. Mais au-delà de la douleur, demeure une œuvre intrinsèque, construite autour d’un langage plastique authentique, qui interroge nos imaginaires et transforme des objets ordinaires en matières de création dans des compositions aussi élaborées et chargées d’intention.

                                                                                                                        Adama AYIKOUE, Critique d’art

 

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