Depuis leur boutique ou leur domicile au Bénin, de nombreuses revendeuses règlent leurs commandes auprès des grossistes du Grand marché de Lomé au Togo en un simple clic sur leur téléphone portable. Si ce paiement à distance évite les déplacements et le transport de cash, les écarts entre les grilles tarifaires, les dysfonctionnements techniques et les tentatives d’escroquerie pèsent quotidiennement sur la trésorerie des commerçant(e)s.
Assise dans sa boutique à Cotonou, téléphone à la main, Gwladys Yehouénou défile les photos d’articles féminins envoyés depuis Lomé par son grossiste du Grand marché. Une fois le choix fait et la quantité négociée, la commerçante béninoise compose un code USSD pour régler sa commande à distance. En quelques secondes, la somme est débitée de son portefeuille électronique au Bénin. À Lomé, le fournisseur attend d’apercevoir la notification sur son écran pour emballer les colis et les confier au conducteur chargé de la livraison par voie routière vers Cotonou.
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Mais ce mécanisme instantané repose sur une chaîne technique où le moindre incident technique peut bloquer la marchandise. Gwladys n’a jamais perdu d’argent sur ses propres opérations, mais elle se rappelle l’expérience d’une collègue. « L’argent a bien été retiré de son compte à Cotonou, mais le fournisseur à Lomé n’a rien reçu. Le service client a confirmé que la somme était bloquée et sécurisée, mais sa commande est restée suspendue et mon amie n’a jamais récupéré ses fonds jusqu’ à ce jour… »
Dans ses pratiques habituelles, la commerçante constate aussi des comportements différents selon les réseaux ciblés depuis le Bénin. Les transferts initiés depuis son compte Moov Bénin par exemple vers un destinataire Moov Togo s’exécutent généralement sans attente. En revanche, les envois à destination des abonnés Mixx by Yas (Yas Togo) enregistrent plus fréquemment des retards ou des confirmations ambiguës. Une situation qui met alors en évidence les difficultés encore rencontrées en matière d’interopérabilité entre les différents opérateurs.
Côté togolais, le constat reste partagé entre l’adoption des outils digitaux et les réticences liées aux contraintes du terrain. Zotome Jonas, vendeur de produits électroménagers à Tado, une localité située à plus de 300 km de Lomé, fait partie de cette génération de commerçants qui a opté pour la monnaie mobile. Utilisateur régulier des services Mixx by Yas et Flooz, il y dépose son capital avant de se rendre à Lomé pour effectuer ses retraits ou transférer directement les fonds à ses fournisseurs. Si la commodité est indéniable, l’expérience se heurte fréquemment à la réalité des infrastructures. « Lorsqu’il n’y a pas de réseau dans les cabines de retrait, tout s’arrête. Lors d’un achat urgent, le vendeur ne peut pas attendre que le signal revienne », déplore-t-il, pointant également du doigt des frais de retrait jugés excessifs et la persistance des risques de fraude.
Dans les coulisses du transfert monétaire transfrontalier
Pour le client, la transaction se limite pourtant à la saisie d’un code PIN. Dans les systèmes d’information, le parcours s’avère plus complexe, orchestré par une architecture à plusieurs niveaux. Comme l’explique Kouassi Yao, ingénieur monnaie électronique IT, l’argent ne « cale jamais en l’air » de façon indéfinie, mais transite systématiquement d’un système à un autre.
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Le spécialiste explique que lors d’un transfert international (IMT), le compte du client émetteur est d’abord débité pour alimenter un compte système interne chez l’opérateur de départ. L’instruction est ensuite acheminée vers un switch (interconnexion internationale, agrégateur ou réseau d’échange) qui la conduit vers l’institution réceptrice. Celle-ci débite à son tour son propre compte système interne pour créditer le portefeuille électronique ou le compte bancaire du destinataire. Si une rupture réseau survient durant ces échanges, la transaction bascule dans un statut intermédiaire. L ‘expéditeur reçoit un SMS de débit, tandis que le destinataire ne reçoit aucune confirmation.
Entre frais de transfert et risques de fraude
Mais, en zone rurale, le fossé technologique et l’accès à l’information restent des freins majeurs à l’adoption globale de la monnaie électronique. Pour Dosseh Djensé, commerçante, le transport du cash dans son sac à main demeure la seule option envisageable. Si elle a déjà entendu parler des paiements mobiles, la complexité des opérations numériques la dissuade. « Je ne me sens pas assez instruite pour gérer 2ces transactions par moi-même ». Toutefois, elle ne s’oppose pas à une transition, à condition que le système soit bien simplifié, rapide et matérialisé par des procédures claires qu’elle puisse appréhender sans crainte d’erreur.

À ces difficultés d’appropriation et aux défaillances techniques s’ajoute l’équation financière. Les frais de transfert international, les coûts de retrait perçus par l’agent à Lomé et les variations de grille tarifaire empiètent sur les marges des petites entreprises. Les deux parties doivent s’accorder au préalable sur l’imputation de ces surcoûts pour éviter les litiges au moment du retrait.
Pour le Pasteur Edoh Komi, président du Mouvement Martin Luther King, une organisation de la société civile togolaise, ‘’les frais de retrait constituent aujourd’hui un frein réel. Sur le terrain, le constat est simple : pour les populations à faibles revenus et les petits commerçants, chaque franc compte. Beaucoup préfèrent encore garder le cash à la maison, ou faire « dépôt-retrait » entre proches pour éviter les frais. Donc au lieu d’inclure, on décourage’’. Son collègue Dr Emmanuel Sogadji, président de la Ligue des consommateurs du Togo (LCT)‘’ estime que : ‘’ le Pi-SPI de la Bceao est désormais un nouveau système de paiement qui va contribuer à rendre plus accessible les transferts via mobile money en zone urbaine comme en zone rurale car il permet de faire des transactions sans frais’’.
Le paiement à distance accentue également l’exposition aux fraudes comportementales. Alors que l’architecture informatique des télécoms garantit le chiffrement des données, les fraudeurs exploitent les failles humaines. La méthode la plus courante consiste à envoyer au commerçant un faux SMS imitant l’en-tête de l’opérateur ou une capture d’écran de validation truquée, pour le pousser à expédier les articles sans vérifier son solde réel sur son application.
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En supprimant la nécessité de voyager avec du cash, le paiement mobile à distance a transformé le commerce entre le Bénin et le Togo. Selon la Bceao, le nombre de comptes de monnaie électronique dans l’Uemoa a atteint 248 millions en 2024, contre 209 millions en 2023. Le nombre de points marchands a également progressé de 111,46 %, à 3,7 millions. Ces chiffres concernent l’ensemble de l’Union et ne permettent pas de mesurer directement les usages des commerçants béninois et togolais dans leurs échanges transfrontaliers.
De la boutique de Cotonou au grand marché de Lomé, le clic a remplacé le voyage, mais pas la prudence. Entre les subtilités des réseaux et l’ingéniosité des fraudeurs, le paiement transfrontalier reste un équilibre fragile. Car en matière de paiement numérique transfrontalier, si la vitesse attire, seule la sécurité fidélise. Mais, le Pi-SPI de la Bceao se révèle donc être une solution de qualité dont l’adoption reste à encourager tant pour les transferts nationaux que frontaliers.
Christelle HOUETO (Bénin) et Edy ALLEY (Togo)
Source : BCEAO

