La main d’Eméfa se pose, presque par réflexe, sur le nœud serré à sa taille où elle garde ses recettes. Commerçante de fruits à Danyi Elavanyo, localité située à plus de deux cents kilomètres de Lomé, elle a beau posséder un compte mobile money, mais c’est dans ce tissu noué contre sa peau que dort sa vraie confiance. Jour de marché, un client, à court de monnaie, lui propose un transfert, mobile money. Elle refuse, presque offusquée. « Non, je ne veux pas ; pour que celui qui n’a pas souffert profite de mes efforts lors du retrait ? Laisse-moi aller chercher la monnaie. » Derrière ces propos, un calcul silencieux : les frais de retrait grignotent des marges minces. Malgré un taux de pénétration mobile money de 52,5 % au Togo en 2025, l’adoption reste freinée par son coût.

Pour Eméfa, comme pour tant d’autres, ces frais-là ne valent pas la peine tant que sa bourse-ceinture ne réclame jamais de commission.  »Mes enfants en ville m’envoient régulièrement de l’argent. Avant, il fallait donner cet argent à un chauffeur de taxi pour qu’il me l’apporte. Mais maintenant en quelques secondes, je peux récupérer cet argent. Même si, je n’aime pas les frais de retraits, je reconnais que c’est très utile », a-t-elle ajouté.

Pour donc mieux cerner la structure des prix, il faut se référer aux grilles tarifaires des deux opérateurs principaux de mobile money au Togo. Ainsi, pour un retrait de 10 000 francs CFA, le prélèvement affiché est de 280 francs chez Moov Money et de 300 francs chez Mixx by Yas. Rapporté à la somme retirée, cela représente respectivement 2,8 % et 3 %. Ce taux effectif permet de comparer des montants très différents : il mesure la part du retrait absorbée par le tarif, indépendamment de la seule valeur nominale du frais, pour chaque opération. Pour une personne qui vit de petites transactions répétées, cette charge n’est pas anodine.

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Ahoéfa commerçante au grand marché de Lomé, retire environ 50 000 francs par semaine, en trois ou quatre opérations. Il lui arrive de renoncer à un retrait à cause des frais. Au-delà de 50 000 francs, elle les juge « exagérés » et suggère qu’il serait plus raisonnable qu’un retrait de 10 000 francs coûte 100 francs. Chimène, commerçante de friperie, adopte une stratégie comparable : lorsqu’une somme devient importante, elle préfère multiplier les retraits pour réduire l’impact tarifaire.

Un tarif censé rémunérer un service peut ainsi modifier la manière dont le client utilise ce service. Elisée, responsable administrative, dit préférer plusieurs retraits pour réduire les frais. Elle estime que les prélèvements deviennent lourds lorsqu’ils se répètent plusieurs fois dans la semaine. Augustin, communicant, lorsque le coût lui paraît excessif, il lui arrive de conserver l’argent sur son compte ou de recourir au paiement en espèces.

Pour John, conducteur de taxi-moto engagé dans le système « work and pay », la question est encore plus concrète. Lorsqu’il doit verser périodiquement de l’argent à son employeur, les frais de transfert ou de retrait peuvent l’inciter à attendre et à payer en liquide. Il raconte avoir déjà perdu l’argent qu’il devait remettre, faute de pouvoir supporter simultanément la somme due et les frais.

Tous les utilisateurs ne vivent cependant pas la même réalité. Charlie, agent public, retire jusqu’à 150 000 francs par semaine. Il considère les frais comme relativement marginaux pour son budget, même s’il les juge élevés à partir de 50 000 francs. Ani, commerçante à Zanguéra, affirme également ne pas en ressentir fortement l’impact. Ces différences rappellent une évidence économique : un même tarif n’a pas le même poids selon le revenu, le montant retiré et la fréquence des opérations.

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Dans les kiosques, le phénomène est perceptible. Edem, gestionnaire de points Moov Money et Mixx by Yas, affirme que les clients se plaignent régulièrement des frais. Certains renoncent à l’opération ; d’autres fractionnent leurs retraits. Il estime, par ailleurs, que les commissions perçues ne suffisent pas à couvrir les charges des agents. La tarification conditionne donc aussi l’économie du réseau de distribution.

D’aucuns pointent un effet pervers du système. Selon eux, lorsque 300 francs sont prélevés sur 10 000 francs, l’utilisateur est tenté de morceler ses dépôts et ses retraits.  »Or une politique tarifaire qui pousse à contourner le service peut finir par réduire son usage. Le mobile money atteint alors une limite : il facilite la circulation numérique de l’argent, mais encourage parfois le retour au cash au moment où l’utilisateur veut disposer de ses fonds », renchéri, le journaliste économique, Khaleb Akponou.

‘’Oui, les frais de retrait constituent aujourd’hui un frein réel. Sur le terrain, le constat est simple : pour les populations à faibles revenus et les petits commerçants, chaque franc compte. Une maman qui vend des tomates au marché, un zémidjan, un élève… quand il reçoit 2000f ou 5000f, et qu’il perd 100f à 150f au retrait, il a l’impression qu’on lui coupe une partie de son pain. Le mobile money est une bonne chose, mais si ça coûte cher d’utiliser son propre argent, l’inclusion reste théorique », a déclaré le pasteur Edoh Komi, président du Mouvement Martin Luther King, une organisation de défense des droits des consommateurs.

Dr Emmanuel Sogadji, président de la Ligue des consommateurs du Togo, considère les frais comme un frein réel à l’inclusion financière. Pour lui, les populations à faibles revenus supportent plus durement ces prélèvements. Il propose notamment un palier social, la gratuité des très petits montants et une tarification dégressive. Son raisonnement est simple : si l’objectif est d’élargir l’usage des services financiers, leur prix doit rester compatible avec les capacités des utilisateurs les plus modestes.

Tout en recommandant une légère baisse des frais, Waly Diouf Diédhiou, Consultant senior en services financiers digitaux chez Amarante Consulting, estime qu’environ 3 % sur 10 000 francs reste dans l’intervalle observé dans plusieurs pays de la sous-région. Le mobile money, rappelle-t-il, devrait surtout maintenir l’argent dans le circuit numérique et permettre de payer directement avec son téléphone.

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La comparaison des grilles montre d’ailleurs une tendance claire : plus le montant augmente, plus le poids relatif des frais diminue. Sur 100 000 francs, les 1 000 francs prélevés représentent 1 %. À 500 000 francs, le taux tombe autour de 0,84 % chez les deux opérateurs. En revanche, sur les petites sommes, le coût proportionnel est nettement plus élevé.

 

Le véritable enjeu est donc moins l’existence du mobile money que son accessibilité économique. Posséder un compte ne suffit pas. Pour qu’il y ait inclusion financière réelle, encore faut-il pouvoir déposer, transférer et retirer son argent sans que les frais ne deviennent dissuasifs. À Noépé comme dans les marchés de Lomé, le défi reste le même : faire du téléphone un outil de liberté financière, et non un simple passage vers le retour aux espèces.

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